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·5 min de lecture·Par Nouhan Kourouma

Souveraineté des données : pourquoi l'Afrique doit héberger sa propre intelligence

Chaque jour, les données de millions d'Africains — transactions bancaires, dossiers médicaux, conversations, déplacements — traversent les océans pour être stockées et traitées sur des serveurs situés en Europe ou en Amérique du Nord. Cette dépendance n'est pas qu'une abstraction technique : elle détermine qui contrôle, qui valorise et qui protège l'information la plus stratégique du continent. À l'heure où l'intelligence artificielle transforme ces données en décisions, la question de la souveraineté numérique devient une question de souveraineté tout court.

Un cadre juridique existe enfin

Pendant longtemps, l'Afrique a été décrite comme un vide juridique en matière de protection des données. Ce n'est plus vrai. La Convention de l'Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, dite Convention de Malabo, adoptée en 2014, est entrée en vigueur le 8 juin 2023 après avoir atteint le seuil des quinze ratifications requises. La Guinée fait partie des pays qui l'ont ratifiée dès 2018, aux côtés du Sénégal, du Ghana, du Rwanda ou encore de la Côte d'Ivoire.

C'est un jalon considérable : la Convention de Malabo est aujourd'hui le seul traité régional contraignant sur la protection des données en dehors de l'Europe. Elle impose aux États signataires de se doter d'autorités de protection des données, encadre les transferts transfrontaliers et pose des principes de consentement et de finalité proches de ceux du RGPD européen.

Mais un traité ne suffit pas. Sur 55 États membres de l'Union africaine, à peine une quinzaine l'ont ratifié, et l'application effective reste inégale. Le cadre existe ; il faut maintenant l'outiller.

La souveraineté ne se décrète pas, elle s'héberge

Un pays peut voter les meilleures lois de protection des données du monde : si ses données sont physiquement stockées à l'étranger, leur contrôle effectif lui échappe en partie. Les injonctions judiciaires étrangères, les conditions d'utilisation des fournisseurs cloud, les ruptures diplomatiques ou simplement les pannes de câbles sous-marins rappellent régulièrement cette réalité.

Or l'infrastructure d'hébergement africaine reste embryonnaire : le continent représente moins de 1 % de la capacité mondiale des centres de données. Le marché progresse, d'environ 3,5 milliards de dollars en 2024 vers près de 7 milliards attendus en 2030, mais il part de très bas et se concentre sur quelques hubs.

Pour une institution financière africaine, cette équation est très concrète. Un système anti-fraude qui analyse les transactions en temps réel ne peut pas se permettre 200 millisecondes de latence vers un serveur européen. Un service client vocal en langue locale ne devrait pas dépendre d'une API située à 7 000 kilomètres. Et un régulateur bancaire est en droit d'exiger que les données de ses citoyens restent sous sa juridiction.

L'IA change la nature du problème

Avec l'IA, les données ne sont plus seulement stockées : elles sont apprises. Les modèles entraînés sur les données africaines capturent la valeur de ces données de manière permanente. Si cet entraînement se fait systématiquement ailleurs, par d'autres, la valeur créée repart avec les modèles.

Il y a aussi un enjeu de représentation. Les grands modèles de langage mondiaux sont entraînés massivement sur de l'anglais et quelques langues dominantes. Les milliers de langues africaines, le pular, le malinké, le soussou, le swahili, le wolof, y sont marginales, quand elles ne sont pas absentes. Des initiatives comme les modèles en swahili financés au Kenya, ou le travail de communautés de recherche africaines sur les langues à faibles ressources, montrent la voie : personne ne construira ces modèles à notre place.

C'est la conviction qui structure notre feuille de route chez PropulsAI : construire des systèmes d'IA qui tournent au plus près de leurs utilisateurs, entraînés sur des données locales avec des équipes locales, et conformes aux cadres réglementaires africains dès la conception.

Trois priorités pour la décennie

Ratifier et appliquer. Les États qui n'ont pas encore ratifié la Convention de Malabo doivent le faire, et surtout doter leurs autorités de protection des données de moyens réels d'audit et de sanction.

Héberger localement ce qui est critique. Toutes les données n'ont pas besoin de rester sur le continent, mais les données financières, de santé et d'état civil devraient être hébergées et traitées en Afrique, par défaut.

Former et retenir. La souveraineté numérique est d'abord une affaire de compétences. Sans ingénieurs capables d'opérer des infrastructures et d'entraîner des modèles, les centres de données africains ne seront que des coquilles opérées de l'étranger.

La souveraineté des données n'est pas un repli. C'est la condition pour que l'Afrique participe à l'économie de l'IA en acteur, et non en gisement de matière première numérique.

Sources